14 Juillet: le défilé et nous
14 Juillet, défilé militaire sur les Champs-Elysées, ferveur populaire et démonstration de force tranquille… Les Suisses ricanent, bien sûr. Et s’ils avaient tort?
Le même jour sur France-Inter, lors de l’excellente émission Le Téléphone Sonne, le chef d’état-major des armées, le Général Georgelin, expliquait combien ce défilé représentait une vitrine exceptionnelle pour l’armée française (et ses fournisseurs d’armenents, aurait-il pu ajouter !), notamment à l’intention de la population.
Il expliquait aussi combien les missions de l’armée française à l’étranger, qui sont paraît-il appréciées et même sollicitées, étaient non seulement une vitrine, mais une opportunité exceptionnelle pour l’acquisition d’expérience dans les secteurs les plus divers où une armée moderne doit posséder du savoir-faire: guerre classique évidemment, mais aussi lutte antiterroriste, maintien de l’ordre, aide à la population et aux responsables locaux, etc. Avec à la clé des problèmes très ardus de gestion des communications et de la logistique, dans des régions à la fois désertiques et très dangereuses, et un entraînement des hommes dans des conditions totalement inconnues, des contacts avec des populations pas forcément amicales, des collaborations avec des armées étrangères… La liste est longue, des expériences extrêmement précieuses que l’armée française peut ainsi engranger à l’étranger, des expériences qu’il est illusoire de vouloir acquérir à l’Ecole de Guerre, à la caisse à sable ou dans des simulateurs, tout sophistiqués soient-ils.
C’est sous cet angle que la Suisse devrait considérer l’engagement de soldats à l’étranger: non pas tant pour se mêler des affaires des autres, ce que nous n’aimons pas, mais pour acquérir une expérience et un savoir-faire qu’il lui est impossible de trouver ici, et dont elle a pourtant besoin pour mener à bien ses missions, en particulier celles qui ne ressortent pas à la guerre classique.
De la même manière, après avoir ricané tout son saoul, la Suisse officielle devrait se demander pourquoi plus personne n’ose organiser de défilés militaires d’envergure en Suisse, alors que nos voisins nous montrent que c’est certainement plutôt utile en termes d’image et de relations publiques. La réponse est assez simple: la Suisse est un pays qui étouffe sous les tabous, et parmi ceux-ci l’idée de donner une image positive de l’armée est l’un des plus forts.
La faute à qui? Sûrement pas à la population, qui adore les défilés militaires et leurs incroyables engins, à l’occasion de quoi elle voit à quoi servent les impôts qu’elle paie. Mais plus sûrement à la mafia gaucho-pacifiste, qui tire à vue sur toute initiative favorable à l’armée. Elle est admirablement organisée, efficace et agressive, et possède son rond de serviette dans les médias de service public. En sorte que personne n’ose lui résister, même pas les politiques, et encore les moins les militaires, obligés de la fermer, ou de demander la permission de répondre à leur ministre de tutelle si on leur demande l’heure qu’il est.
L’exemple français est l’image inverse de notre problème à nous: leurs militaires sont plutôt fiers de leur métier et osent le dire; nos militaires aiment bien leur métier aussi, mais ils le font en cachette, presque honteusement, et ferment résolument leur gueule, de peur de subir les foudres des Andreas Gross et autres Josef Lang, grands marionnettistes de l’antimilitarisme en Suisse, devant lesquels malheureusement la plupart des élus plient l’échine, tant leur emprise psychologique est grande, tant leur tactique est efficace: ils arrivent à faire croire qu’ils expriment l’opinion générale!
On ignore si Ueli Maurer saura redonner à l’armée suisse une mission claire, et les moyens, en argent et en temps, de l’accomplir à long terme. Espérons du moins qu’il mettra un terme au système pervers des réformes à répétition, qui ne sont que des caprices de politiciens de passage. Surtout, on veut croire qu’il saura redonner à l’armée le moral et l’orgueil que la classe politique a soigneusement réduit à néant jusqu’ici. Il y a, semble-t-il, pléthore d’officiers-fonctionnaires à la tête de l’armée. Mettons-y alors quelques hommes de terrain, quelques fortes têtes aussi, et laissons-les s’exprimer si cela leur chante: leur opinion de professionnels est en général mieux fondée que celle de politiciens ignorants et péremptoires. Car faut-il le dire? Une armée ne se construit pas sur des officiers soumis et timorés, mais sur des hommes qui ont une vision, et le courage de la soutenir.
Par Philippe Barraud
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